L’amitié spirituelle,

par Régis

Pour traiter du difficile sujet de l’amitié spirituelle, je m’inspirerai du dialogue intitulé précisément L’amitié spirituelle, écrit par Aelred de Rievaulx, un abbé anglais du XIIe siècle 1. Ce traité rapporte un dialogue entre plusieurs amis, inspiré du traité de Cicéron L’amitié (écrit au Ier siècle av. J.-C.). Mais si Aelred s’appuie sur un ouvrage antique, c’est pour écrire un nouveau traité sur l’amitié chrétienne, fortement enraciné dans la Bible et les Pères de l’Église.
Je me servirai très librement de l’œuvre sans forcément m’en tenir aux propos d’Aelred ; et je ne retiendrai ici que trois aspects importants de l’amitié spirituelle.

 

1. Le Christ comme modèle de l’amitié
Au cours de cette semaine, nous avons insisté sur un petit mot important : « comme ». Souvenez-vous… « Jonathan aima David comme lui-même » (1 S 18, 1) ; « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18) ; « Demeurez en moi, comme moi en vous » (Jn 15, 4). On a pu dire que ce qui était important dans des phrases de ce type, c’est surtout la seconde partie de la phrase. En disant par exemple « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est le « comme toi-même » qui indique le point de départ de l’amour : je dois d’abord m’aimer moi-même pour aimer l’autre. L’amour de l’autre prend sa source dans l’amour que je me porte à moi-même.

Pourtant, il est un amour infiniment plus grand encore, c’est celui que Dieu me porte. Et c’est bien le sens du commandement que Jésus laisse à ses disciples dans l’évangile de Jean : « Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15, 12). La source et le modèle de tout amour, c’est le Christ : pour aimer l’autre, mais aussi pour s’aimer soi-même, nous sommes appelés à contempler l’amour de Jésus pour nous, afin d’avoir en nous les mêmes sentiments que ceux qui l’habitaient.

Dans le traité Sur l’amitié spirituelle, dès le début du dialogue, l’un des personnages, Yves, affirme aussi : « Je suis persuadé que la véritable amitié n’est pas possible entre ceux qui vivent sans le Christ » (I, 16). Cette remarque décrit bien la conception profonde sur laquelle repose l’amitié spirituelle : il n’est d’amitié véritable qu’en Dieu. Le principe et le but de la véritable amitié, c’est le Christ (I, 8).
Selon Aelred, il n’y a donc pas d’amitié véritable sans Dieu. Plus précisément, l’amitié, pour accéder à sa pleine dimension humaine, doit se conformer à celui qui a accompli pleinement sa condition d’homme, le Christ. Ainsi le Christ devient-il le modèle à imiter pour parvenir à l’amitié parfaite. C’est par exemple le Christ qui détermine la limite infinie jusqu’où doit s’étendre notre amour, comme le dit Aelred : « Le Christ a lui-même fixé une limite précise à l’amitié : Personne, dit-il, n’a de plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis (Jn 15, 13). Voilà jusqu’où doit s’étendre l’amour entre des amis, jusqu’à vouloir mourir l’un pour l’autre » (II, 33 ; cf. II, 68).
De la même manière, le Christ nous enseigne la confiance que l’on doit accorder à son ami : dans l’amitié, il n’y a pas de secrets : « Voilà pourquoi le Seigneur a dit dans l’Évangile : Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis, ajoutant le motif qui les rend dignes du nom d’amis : parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père (Jn 15, 15). Et ailleurs : Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande (Jn 15, 14). » C’est le texte que nous avons médité hier soir. Par ces paroles, Jésus a montré le modèle de l’amitié, qui consiste à faire la volonté de notre ami, à lui confier notre intimité, à lui ouvrir notre cœur et à accepter qu’il nous ouvre le sien « car un ami ne cache rien à son ami ».

Devant le caractère si novateur d’une amitié qui trouve son modèle en Jésus lui-même, l’un des personnages du dialogue avance une expression pour le moins audacieuse : partant de l’expression « Dieu est amour » (1 Jn 4, 16), il lui substitue la formule « Dieu est amitié ». Cette formule est restée l’une des sentences les plus célèbres du traité. Si on voulait l’illustrer, on pourrait songer à l’icône d’Andreï Roublev où les trois personnes de la Trinité se trouvent comme reliées dans un mouvement d’amitié. Aelred fait cependant remarquer que l’expression n’est pas fondée sur l’autorité de l’Écriture. Il lui préfère finalement une formule, elle aussi adaptée de l’Écriture, qui n’est pas moins audacieuse et que nous pouvons retenir : « Qui demeure dans l’amitié, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (I, 70 ; cf. 1 Jn 4, 16). L’amitié trouve ainsi son enracinement en Dieu et elle permet en même temps de demeurer dans l’intimité de Dieu : Dieu est à la fois l’origine et le but de l’amitié.

 

2. L’amitié comme nostalgie du paradis perdu et avant-goût du royaume des cieux
Dans L’amitié spirituelle d’Aelred, on trouve une véritable « théologie de l’amitié » : l’amitié est à la fois une nostalgie du paradis perdu et un désir de retour vers le Créateur. Le parcours que nous allons ici proposer est celui d’Aelred, que nous reformulons quelque peu, dans des mots plus modernes.

Dès les origines, c’est l’amitié qui a présidé à la création des hommes. Cette amitié se voit surtout lors de la création de la femme. On connaît le texte : Dieu crée la femme à partir d’une côte de l’homme ; on peut traduire aussi : « de son côté ». Avec la création de la femme, l’homme est pour la première fois en relation avec un autre être, et cette relation les met donc « côte à côte » : ils sont égaux ; il n’y a ainsi, au plan humain, ni supérieur ni inférieur, et c’est bien là le propre de l’amitié (cf. I, 57). Dès l’origine, l’amitié est donc consubstantielle à l’homme et l’homme a en lui un attrait originel pour l’amitié. C’est l’amitié qui est le mode naturel de la relation entre les hommes.

Pourtant, cette amitié a été rompue par le péché originel, et c’est ce qui explique, aux yeux d’Aelred, que les hommes ne puissent pas tous être amis aujourd’hui les uns des autres. Quand on y réfléchit, c’est vrai qu’on ne comprend pas pourquoi tous les hommes ne s’entendent pas ! Désormais, la convoitise a fait son apparition et, avec elle, chacun cherche son intérêt propre plutôt que celui de l’autre ; les vices sont venus détruire la belle harmonie primitive : avarice, jalousie, disputes, rivalités, soupçons, haines... C’est bien ce que raconte le début du Livre de la Genèse : Adam et Ève désobéissent et sont exclus du jardin d’Éden, Caïn tue Abel, des hommes construisent une Tour à Babel pour s’emparer du ciel…

Puisque donc l’amitié originelle n’est plus possible entre tous, un autre sentiment doit prendre sa place, et Aelred voit là la distinction essentielle entre l’amitié et la charité. La charité, c’est l’amour que l’on doit accorder même aux ennemis et aux méchants (on pense à la phrase de Jésus : « Aimez vos ennemis » – Mt 5, 44) ; mais on ne peut aimer d’amitié ses ennemis car l’amitié suppose « une conformité de sentiments » 2. Voilà pourquoi l’amitié s’est désormais réduite à quelques personnes, aux seuls « gens de bien » (I, 58-59 ; cf. I, 31-32). Après la chute originelle, la discorde est donc venue rompre l’harmonie primitive de l’amitié. De loi universelle, l’amitié est depuis devenue l’union des gens vertueux.

Pourtant, cette amitié qui régnait entre tous aux origines de la création a laissé en l’homme comme la nostalgie de l’harmonie primitive. Ainsi, lorsqu’une amitié se noue entre deux hommes, c’est un peu de cette harmonie qui se recrée ; mais il ne s’agit plus de l’harmonie des premiers temps, mais d’une harmonie nouvelle qui annonce déjà le Royaume des cieux. La recherche de l’amitié dans ce monde devient ainsi, pour Aelred, une anticipation du Royaume céleste ; l’amitié a une valeur eschatologique : Dieu l’a imprimée dans l’âme de l’homme pour lui permettre de restaurer en lui l’image divine. Car l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 26) et l’amitié lui permet de restaurer en lui cette ressemblance divine perdue.
Mais ce ne sera que dans le Royaume des cieux que la plénitude sera atteinte ; alors, de nouveau, l’amitié se confondra avec la charité : « L’amitié, restreinte ici-bas à quelques personnes, passera en tous, et de tous elle passera en Dieu, et Dieu sera tout en tous (cf. 1 Co 15, 28) » (III, 134). Dans cette perspective eschatologique, « chacun aimera l’autre comme lui-même ; chacun se réjouira du bonheur de l’autre comme du sien propre, de sorte que le bonheur de chacun sera celui de tous et que le bonheur de tous sera celui de chacun. Alors, on ne tiendra plus cachées ses pensées, on ne dissimulera plus ses sentiments d’affection » (III, 79). L’amitié, pour Aelred, préside donc à la création de l’homme et elle est le fondement du Royaume.

Alors, que faire sur cette terre ? Il nous faut dès ici-bas cultiver cet avant-goût du Royaume. Car cette amitié véritable et éternelle commence dès ce monde-ci. Et Aelred nous lance une invitation : « À l’exemple de ce qui se passera là-haut, procurons-nous donc des amis que nous puissions aimer autant que nous-mêmes, qui nous ouvrent entièrement leur cœur et à qui nous puissions faire toutes nos confidences, qui soient fermes, solides, constants » (III, 80).

 

3. L’amitié comme échelle spirituelle : de l’amitié pour les hommes à l’amitié pour Dieu
Un troisième aspect peut retenir notre attention dans le traité sur L’amitié spirituelle. Aelred fait en effet de l’amitié une véritable échelle qui, degré par degré, nous mène progressivement de l’amitié pour l’homme à l’amitié pour Dieu.

Pour bien comprendre cette idée, il faut se rappeler que le fondement de l’amitié véritable doit être le Christ : l’amitié « doit prendre naissance dans le Christ, se développer conformément au Christ et trouver son achèvement dans le Christ » (I, 9). Selon l’étymologie, « ami vient d’amour et amitié d’ami » (I, 19 : cf. Cicéron, Amitié 100) ; ainsi, « la source et l’origine de l’amitié, c’est l’amour » (III, 2). Or, quel fondement plus solide pourrait être donné à l’amour que Dieu lui-même ? C’est donc sur de telles fondations qu’il faut bâtir l’amitié spirituelle (III, 5).

Le raisonnement d’Aelred est alors le suivant : si c’est l’amour de Dieu qui cimente l’amitié, alors l’amitié devient aussi un moyen privilégié pour connaître Dieu : « L’amitié est un échelon proche de la perfection qui consiste à aimer et connaître Dieu. Dès lors qu’un être humain est l’ami d’un autre, il devient l’ami de Dieu selon ce que Jésus dit dans l’Évangile : Je ne vous appelle plus serviteurs… mais je vous appelle mes amis (Jn 15, 15) » (II, 14). La perspective s’inverse donc : jusque là, nous avons dit que le Christ était à l’origine de l’amitié véritable ; maintenant, il faut comprendre aussi qu’il peut et doit devenir le bénéficiaire de notre amitié ; Aelred résume cela dans une formule : l’amitié « commence dans Christ, se développe grâce au Christ, trouve son achèvement dans le Christ… car le Christ s’offre lui-même à nous comme un ami à aimer » (II, 20).

L’amitié humaine trouve donc, dans cette perspective, une place essentielle, car elle est comme une échelle pour monter vers Dieu : de l’union avec un homme découle l’union avec Dieu : « Un ami qui s’attache à son ami dans l’esprit du Christ ne fait avec lui qu’un cœur et qu’une âme (cf. Ac 4, 32) ; et ainsi, s’élevant par les échelons de l’amour à l’amitié pour le Christ, il ne fait avec Lui qu’un seul esprit dans un unique baiser », dit Aelred (I, 21). Tel est bien le sens de la formule que nous avons déjà mentionnée : « Qui demeure dans l’amitié, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (I, 70). L’amitié est donc le lieu privilégié qui permet de goûter dès ici-bas les joies du monde à venir. Et cette échelle de l’amitié est un peu comme l’échelle de Jacob sur laquelle les anges montent, mais aussi descendent (cf. Gn 28, 12). Car si elle permet de monter des hommes vers Dieu, elle permet aussi de descendre de Dieu vers les hommes, comme le souligne Aelred : « N’est-ce pas déjà avoir part à la béatitude que de s’aimer et de s’entraider ainsi, de s’appuyer sur la douce charité fraternelle pour voler jusqu’aux étincelantes régions de l’amour divin, et, par l’échelle de la charité, tantôt de monter vers l’étreinte du Christ, tantôt de descendre vers l’étreinte du prochain pour y trouver un délicieux repos ? » (III, 127). L’échelle va dans les deux sens.

Vous me direz peut-être : « Tout cela est bien beau, mais notre expérience est souvent bien éloignée de cette amitié parfaite qui va des hommes à Dieu ! » Aelred se veut toutefois réaliste ; il sait bien qu’une telle amitié relève d’hommes ayant atteint un certain degré de perfection. Mais, quel que soit notre avancement sur cette route, l’amitié reste un chemin valable parce qu’elle offre des degrés variés, comme autant d’échelons permettant une ascension progressive.
L’un des personnages du dialogue fait cette remarque pleine de bon sens : l’amitié qu’Aelred propose lui semble trop parfaite pour lui ; il préfère se contenter d’une amitié simple et humaine comme cette amitié de jeunesse que saint Augustin évoque dans ses Confessions et qui consiste à passer du bon temps ensemble, à discuter, à plaisanter, à se réjouir de la présence de l’autre, etc. (cf. Conf. IV, 4, 7) : n’y a-t-il pas là aussi une certaine amitié valable et une certaine union des âmes ?

Effectivement, Aelred ne rejette pas cette forme d’amitié qui ressemble bien souvent à l’amitié que nous-mêmes connaissons : car si cette amitié n’a rien de malhonnête, elle est tout à fait acceptable ; elle porte toujours en elle l’espoir qu’elle pourra grandir vers une amitié plus sainte. Aucune amitié n’est donc méprisable en soi : toute amitié sincère porte les germes d’une élévation vers le Christ ; l’amitié est une échelle qui peut s’élever et dont chaque barreau a sa valeur. Toute amitié est ainsi appelée à grandir et à se purifier, le but ultime étant de passer « de l’amitié pour les hommes à l’amitié pour Dieu lui-même » (III, 85-87).

Petit à petit, notre perspective s’élève. Nous étions partis de l’amitié avec les autres, nous sommes passés à l’amitié pour Dieu. Pourtant, les deux ne sont pas contradictoires et c’est bien là l’originalité la plus grande du dialogue sur L’amitié spirituelle. En effet, Aelred fait de l’amitié un véritable moyen de salut pour l’homme : l’amitié offre « la possibilité pour l’homme de faire son salut, du moins d’y contribuer dans la part qui lui revient, dans la relation avec autrui. » Il s’agit là d’une conception radicalement novatrice ; avant Aelred, « l’amitié humaine était certes un sentiment de reconnaissance et de solidarité entre chrétiens, mais non une voie d’élévation spirituelle par elle-même ». Désormais, le salut ne s’effectue plus seulement sur le plan vertical (il faut s’arracher au monde pour s’élever vers Dieu) ; il peut aussi se réaliser sur le plan horizontal : « l’autre, le prochain, le frère… apparaît comme un vecteur privilégié du salut individuel… L’amour de l’ami conduit directement au salut en Dieu3 . »


 

1 Aelred de Rivaulx, L’amitié spirituelle, traduction de Sr Gaëtane de Briey, Vie monastique n°30, Abbaye de Bellefontaine, 1994. Les citations sont parfois librement adaptées.

2 La définition exacte est la suivante : « L’amitié est une conformité de sentiments, accompagnée de bienveillance et de charité, à propos des choses humaines et divines » (De amicitia 20)

3 Damien Boquet, L’Ordre de l’affect au Moyen Âge. Autour de l’anthropologie affective d’Aelred de Rievaulx, Caen, Publications du CRAHM, 2005.